2025, l’année paradoxale : calme des faits, tempête des esprits

Lorsqu’on prend la peine de con­sid­ér­er froide­ment le fil des événe­ments de l’année 2025, un con­stat s’impose avec une évi­dence presque dérangeante : cette année a été, objec­tive­ment, calme et rel­a­tive­ment sere­ine. Pas d’émeutes majeures, pas d’attentats frap­pant le ter­ri­toire, pas de cat­a­stro­phe cli­ma­tique d’ampleur excep­tion­nelle, pas de grèves durables paralysant le pays, pas d’épidémie dévas­ta­trice boulever­sant la vie quo­ti­di­enne. Après une décen­nie mar­quée par des chocs suc­ces­sifs – ter­ror­isme, pandémie, infla­tion, guerre aux portes de l’Europe –, 2025 appa­raît presque comme une par­en­thèse de nor­mal­ité retrou­vée.

Et pour­tant, jamais le moral des Français n’a sem­blé aus­si bas. Les enquêtes d’opinion dressent un tableau sans appel : 85 % d’entre eux esti­ment que 2025 a été une mau­vaise année. Un chiffre qui place la France en tête, à égal­ité avec la Corée du Sud, du classe­ment mon­di­al des peu­ples les plus pes­simistes. Pour l’année à venir, seuls 41 % des Français se dis­ent opti­mistes, quand la moyenne mon­di­ale atteint 71 %. S’agissant de l’économie, à peine 21 % anticipent une amélio­ra­tion de la con­jonc­ture, con­tre 49 % au niveau inter­na­tion­al. Le décalage est ver­tig­ineux.

Plus sur­prenante encore est la hiérar­chie des inquié­tudes exprimées. En tête des préoc­cu­pa­tions, à 47 %, fig­ure l’instabilité poli­tique. Vient ensuite, à 40 %, le retour de Don­ald Trump à la tête des États-Unis. Or, ces sujets, aus­si impor­tants soient-ils sur le plan géopoli­tique ou insti­tu­tion­nel, n’ont pas d’impact direct et tan­gi­ble sur la vie quo­ti­di­enne de la majorité des Français. Les niveaux de vie ne bas­cu­lent pas bru­tale­ment sous l’effet de ces événe­ments. Les rich­es restent rich­es, les pau­vres restent pau­vres – trag­ique­ment, mais sans boule­verse­ment soudain. Les ser­vices publics fonc­tion­nent, les salaires sont ver­sés, les écoles ouvrent, les hôpi­taux soignent.

D’où vien­nent alors ce malaise dif­fus, cette impres­sion de déclin per­ma­nent, cette con­vic­tion que l’avenir est con­damné à être som­bre ? Une par­tie de la réponse réside sans doute dans le cli­mat dis­cur­sif qui s’est imposé pro­gres­sive­ment dans l’espace pub­lic. Depuis plusieurs années, le lan­gage, poli­tique comme médi­a­tique, s’est chargé d’une tonal­ité de plus en plus mar­tiale. La guerre est invo­quée à tout pro­pos. Guerre con­tre le Covid hier, guerre con­tre le nar­co­traf­ic aujourd’hui, guerre con­tre l’islamisme, con­tre l’inflation, con­tre le réchauf­fe­ment cli­ma­tique. On par­le d’économie de guerre, de guerre com­mer­ciale, de guerre économique, de guerre infor­ma­tion­nelle. Le lex­ique mil­i­taire est devenu un réflexe, une facil­ité rhé­torique, un out­il de drama­ti­sa­tion per­ma­nente.

Ce recours inces­sant à la métaphore guer­rière n’est pas anodin. À force de présen­ter chaque dif­fi­culté comme un com­bat exis­ten­tiel, chaque réforme comme une bataille déci­sive, chaque désac­cord comme un affron­te­ment, on instille l’idée d’un état d’urgence per­ma­nent. Or l’urgence con­stante fatigue, use, angoisse. Elle empêche la pro­jec­tion sere­ine dans l’avenir. Elle entre­tient un sen­ti­ment d’insécurité abstraite, décon­nec­tée des réal­ités vécues, mais psy­chologique­ment très puis­sante.

La con­fu­sion est d’autant plus grande que la guerre réelle – celle qui tue, qui détru­it des villes, qui jette des familles entières sur les routes de l’exil – ne sévit pas en France. Fort heureuse­ment. Assim­i­l­er, par le lan­gage, des défis poli­tiques, économiques ou san­i­taires à des con­flits armés revient à banalis­er la guerre tout en drama­ti­sant à l’excès des dif­fi­cultés qui, pour sérieuses qu’elles sont, relèvent du débat démoc­ra­tique et de l’action publique ordi­naire.

Cette dérive con­fine par­fois à l’absurde, comme en témoigne l’usage de for­mules para­doxales telles que le « réarme­ment démo­graphique », oxy­more trou­blant qui asso­cie implicite­ment l’idée de la nais­sance à celle de la destruc­tion. À force de manier ces images, on finit par brouiller les repères, par installer un imag­i­naire de con­fronta­tion per­pétuelle qui pèse lour­de­ment sur les con­sciences col­lec­tives.

Les réseaux soci­aux jouent, à cet égard, un rôle amplifi­ca­teur con­sid­érable. Algo­rithmes de l’indignation, cycles de polémiques inces­santes, mise en avant sys­té­ma­tique du con­flictuel et du cat­a­strophique : tout con­court à enfer­mer les citoyens dans une vision dégradée du monde. Les médias tra­di­tion­nels, pris dans la logique de l’audience con­tin­ue, ne sont pas exempts de respon­s­abil­ité. Le spec­tac­u­laire l’emporte trop sou­vent sur la mise en per­spec­tive, l’émotion sur la rai­son, l’exception sur la règle.

En ce début d’année, il est per­mis – et souhaitable – de for­muler un vœu sim­ple mais exigeant : celui du dis­cerne­ment. Se défaire, au moins par­tielle­ment, de la dépen­dance aux flux numériques anx­iogènes. Pren­dre de la dis­tance avec des dis­cours qui, volon­taire­ment ou non, sug­gèrent l’idée d’une guerre sans fin. Réap­pren­dre à dis­tinguer les risques réels des peurs entretenues, les men­aces con­crètes des inquié­tudes abstraites.

La France ne va pas si mal. Elle n’est ni en ruines, ni au bord de l’effondrement. Elle tra­verse, comme toutes les démoc­ra­ties avancées, une péri­ode de tran­si­tion et de ten­sions, mais elle dis­pose d’atouts con­sid­érables : insti­tu­tions solides, économie résiliente, cohé­sion sociale impar­faite mais réelle. Recon­naître cette réal­ité n’est ni un acte de naïveté ni un déni des dif­fi­cultés. C’est, au con­traire, une con­di­tion essen­tielle pour retrou­ver la con­fi­ance néces­saire à l’action col­lec­tive et à l’avenir. C’est aus­si ne pas céder à la facil­ité du pire et endoss­er cette « âme forte, auda­cieuse, téméraire » qui, pour Niet­zsche, fait avancer, « l’œil calme et le pas ferme ».

Très bonne année à toutes et tous.

Hugues Saury

Olivet, le 1er jan­vi­er 2026