À l’échelle de l’Histoire, en politique, dix mois peuvent paraître anecdotiques. Pourtant, ils suffisent parfois à faire émerger des tendances de fond, à confirmer des fragilités ou à ouvrir de nouvelles perspectives. Les dix derniers mois n’ont pas échappé à cette règle. Ils auront été marqués par une succession de crises, de débats et de décisions qui dessinent progressivement le visage de la France de demain.
Le premier enseignement est institutionnel. Malgré un paysage politique profondément fragmenté, le Parlement a continué de jouer son rôle. Dans une Assemblée nationale où aucun groupe ne dispose d’une majorité franche, chaque texte a nécessité des compromis, des négociations et des débats souvent nourris. Cette situation, à juste titre décriée, rappelle pourtant une réalité essentielle : la démocratie parlementaire oblige à convaincre plutôt qu’à imposer, même si, malheureusement, c’est souvent le plus petit dénominateur qui permet l’adhésion à un texte, de ce fait amoindri. Le Sénat à la majorité stable et aux débats plus apaisés a joué un rôle d’accélérateur en densifiant nombre de projets de loi avec pour aléas la commission mixte paritaire qui ne lui est pas toujours favorable.
Plusieurs lois importantes ont ainsi été adoptées. La plus emblématique demeure sans doute celle relative à la fin de vie. Rarement un texte aura suscité une réflexion aussi profonde sur notre rapport à la dignité, à la liberté individuelle et à la solidarité envers les plus vulnérables. Il me paraît regrettable qu’un sujet d’une telle portée puisse être adopté sans s’appuyer sur un large consensus parlementaire. Au-delà des clivages politiques, des approches éthiques ou religieuses, ce débat a révélé les interrogations d’une société confrontée au vieillissement de sa population et aux progrès de la médecine.
D’autres textes ont répondu à des préoccupations plus prosaïques : le renforcement de la lutte contre les fraudes sociales et fiscales, un meilleur accompagnement des parents d’enfants gravement malades, ou encore des dispositions renforçant les outils de sécurité et de maîtrise de l’immigration. Ces réformes traduisent une demande forte des Français : celle d’un État à la fois protecteur, juste et efficace.
Car c’est bien la société française qui demeure au cœur des interrogations. Le pouvoir d’achat reste la préoccupation quotidienne de millions de ménages. Si le ralentissement de l’inflation constitue une bonne nouvelle, il ne fait pas disparaître les difficultés accumulées depuis plusieurs années. Les dépenses contraintes – logement, énergie, alimentation, transports – continuent de peser lourdement sur les budgets familiaux.
Le logement représente d’ailleurs l’une des préoccupations majeures de cette période. Difficultés d’accès à la propriété, ralentissement de la construction, raréfaction de l’offre locative : cette crise silencieuse fragilise autant les familles que l’attractivité économique des territoires. Elle alimente également un sentiment d’injustice entre générations.
À cela s’ajoutent les questions de sécurité, d’immigration et de cohésion nationale, qui demeurent au centre du débat public. Elles ne peuvent être réduites à des incantations. Elles interrogent notre capacité collective à faire respecter les règles de la République, à intégrer ceux qui rejoignent notre pays et à préserver un pacte social qui repose sur des droits, mais aussi sur des devoirs.
Sur le plan économique, la France se trouve dans une situation paradoxale. L’économie résiste mieux qu’on ne pouvait le craindre il y a encore quelques mois. L’inflation recule progressivement, le tissu productif conserve une réelle capacité d’innovation et certains secteurs industriels poursuivent leur redressement. Mais cette résilience ne doit pas masquer les fragilités. Ainsi, les défaillances d’entreprises atteignent un niveau préoccupant.
La croissance reste faible. Les entreprises hésitent à investir dans un contexte international instable. Le chômage montre des signes de remontée. Surtout, les finances publiques demeurent sous très forte tension. La maîtrise du déficit et de la dette s’impose désormais comme une nécessité autant économique que politique. Chaque euro dépensé devra demain être justifié par son efficacité.
Cette équation est rendue encore plus complexe par les bouleversements géopolitiques. La guerre en Ukraine continue de transformer durablement les priorités européennes. Les dépenses de défense augmentent, la souveraineté énergétique et industrielle devient une exigence stratégique, tandis que l’industrie française de défense connaît une activité soutenue.
Au Proche-Orient, les tensions entretiennent une forte incertitude sur les marchés de l’énergie et rappellent combien les équilibres économiques mondiaux restent fragiles. Même lorsqu’ils se déroulent à plusieurs milliers de kilomètres, ces conflits produisent des conséquences très concrètes pour les Français : coût de l’énergie, inflation importée, ralentissement du commerce international ou encore effort budgétaire supplémentaire en matière de défense.
Au fond, ces dix derniers mois auront confirmé une réalité simple : la France n’est ni en déclin irréversible, ni à l’abri des grands bouleversements du monde. Elle dispose d’atouts considérables – une économie diversifiée, des services publics solides, une capacité d’innovation reconnue, un rôle diplomatique majeur – mais elle doit désormais transformer ces atouts en résultats durables. Cela suppose de restaurer la confiance, de simplifier l’action publique, de redonner des perspectives à la jeunesse et de réconcilier performance économique et cohésion sociale.
Les mois qui nous séparent de l’élection présidentielle seront, à cet égard, déterminants. Ils ne constitueront pas seulement la dernière ligne droite d’une mandature ; ils prépareront le choix politique majeur qui attend les Français. La campagne présidentielle, suivie des élections législatives, structurera inévitablement le débat national. Face aux défis économiques, sociaux, budgétaires et géopolitiques, les Français devront choisir une vision, un projet et une méthode. Plus qu’une alternance, c’est une direction qui sera donnée au pays. Les dix derniers mois auront dressé le constat ; les dix prochains devront ouvrir le chemin. Il ne faudra pas se tromper (une nouvelle fois).
En attendant, Pauline Martin et moi-même vous souhaitons un très bel été et nous serons heureux de vous retrouver début octobre pour l’ouverture de la nouvelle session parlementaire.
Hugues Saury, le 22 juillet 2026

