Brandt : quand la réindustrialisation cesse d’être un mot pour devenir une urgence

La liq­ui­da­tion judi­ci­aire de Brandt n’est pas une sim­ple actu­al­ité économique de plus. Elle mar­que la dis­pari­tion d’un fleu­ron his­torique du petit et du gros élec­tromé­nag­er français, mais surtout le bas­cule­ment de 700 salariés dans la pré­car­ité. Der­rière ce chiffre, ce sont autant de familles et des bassins de vie frag­ilisés, avec de nom­breux emplois indi­rects men­acés, des com­pé­tences per­dues et un savoir-faire indus­triel qui s’éteint. Ce drame humain et social mérite mieux que l’émotion pas­sagère et les com­mu­niqués de cir­con­stance.

Le naufrage est d’autant plus amer que tout a été ten­té. Les salariés se sont mobil­isés, les col­lec­tiv­ités ter­ri­to­ri­ales – Région, Métro­pole d’Orléans – ont pris leur part, l’État s’est engagé. Un pro­jet de reprise en SCOP, porté par les salariés eux-mêmes et soutenu par le groupe Revive, incar­nait une voie crédi­ble : celle de la respon­s­abil­ité, de l’ancrage ter­ri­to­r­i­al et de la pro­duc­tion sur le sol nation­al. Pour­tant, le tri­bunal des activ­ités économiques de Nan­terre a rejeté cette option. Le besoin de finance­ment, estimé à une ving­taine de mil­lions d’euros, parais­sait atteignable ; mais le poids des dettes accu­mulées a pré­valu. La logique juridique et finan­cière l’a emporté sur la pri­or­ité indus­trielle.

Ce con­stat doit nous inter­peller col­lec­tive­ment. Car Brandt n’est pas un cas isolé : c’est le symp­tôme d’un mal pro­fond. Celui d’un pays qui proclame son attache­ment au « Made in France » tout en lais­sant s’éroder, année après année, son appareil pro­duc­tif. Celui d’une nation qui invoque la sou­veraineté à longueur de dis­cours, mais qui accepte de dépen­dre presque totale­ment de l’étranger pour des biens essen­tiels, des équipements stratégiques et désor­mais des tech­nolo­gies clés.

L’industrie n’est pas un ves­tige du passé. Elle est au con­traire l’un des piliers con­stants de la puis­sance économique, sociale et poli­tique d’un pays. Elle struc­ture les ter­ri­toires, crée des emplois qual­i­fiés et non délo­cal­is­ables, irrigue la recherche, l’innovation et la for­ma­tion. L’agriculture joue un rôle com­pa­ra­ble. Sans indus­trie ni agri­cul­ture fortes, la sou­veraineté n’est qu’un leurre, une pos­ture sans con­tenu. Même si le marché unique européen, la libre con­cur­rence et la libre cir­cu­la­tion des cap­i­taux ont con­tribué à faire baiss­er la puis­sance indus­trielle française, et notam­ment celle de fab­ri­ca­tion (en 1970, la pro­duc­tion man­u­fac­turière représen­tait 22,3% du PIB français, elle est désor­mais tombée à 11,2%, et l’emploi dans ce secteur a per­du 25,7% entre 2000 et 2019*), la France a les moyens – et doit impéra­tive­ment les employ­er – de rebâtir une stratégie et une solide poli­tique indus­trielle.

Depuis plusieurs décen­nies, la France a fait un choix assumé, sinon judi­cieux : celui d’une économie majori­taire­ment ter­tiarisée. On a ori­en­té des généra­tions entières vers les métiers de ser­vice, par­fois en déval­orisant les fil­ières indus­trielles et tech­niques. Or, à l’heure de l’intelligence arti­fi­cielle, de l’automatisation et de la robo­t­i­sa­tion, ce mod­èle révèle ses lim­ites. Les emplois de ser­vice sont pré­cisé­ment ceux qui seront les plus exposés aux rup­tures tech­nologiques. À l’inverse, une indus­trie mod­ernisée, inté­grant les nou­velles tech­nolo­gies, demeure un levi­er essen­tiel de résilience et de com­péti­tiv­ité.

C’est dans ce con­texte que se déroulent les débats budgé­taires, avec le pro­jet de loi de finances pour 2026. Le décalage y appa­raît cri­ant entre les dis­cours et les actes. La réin­dus­tri­al­i­sa­tion est invo­quée par tous, ou presque. Mais pour nom­bre de par­lemen­taires, notam­ment de la cham­bre basse, elle reste une déc­la­ra­tion d’intention, voire une forme d’hypocrisie. Car, dans les faits, les propo­si­tions qui revi­en­nent inlass­able­ment con­sis­tent à aug­menter les impôts de pro­duc­tion, alour­dir les charges pesant sur le tra­vail, mul­ti­pli­er les règles, les normes, les oblig­a­tions et les con­traintes admin­is­tra­tives.

Com­ment pré­ten­dre réin­dus­tri­alis­er un pays en renchéris­sant sans cesse le coût de pro­duc­tion sur son ter­ri­toire ? Com­ment attir­er des investis­seurs, sécuris­er des pro­jets indus­triels ou sauver des sites exis­tants quand l’environnement fis­cal et régle­men­taire devient chaque année plus insta­ble et plus dis­suasif ? À force de mul­ti­pli­er les con­traintes, on finit par décourager l’initiative, frag­ilis­er les entre­pris­es et ren­dre les pro­jets de reprise ou de relo­cal­i­sa­tion économique­ment inten­ables. Il serait bien plus effi­cace de négoci­er un allège­ment des règles, y com­pris européennes, pour soutenir con­crète­ment la réin­dus­tri­al­i­sa­tion en France, et y prévoir les investisse­ments mas­sifs néces­saires, grâce à un emploi ciblé des finances publiques.

Il ne s’agit pas d’opposer économie et exi­gences sociales ou envi­ron­nemen­tales. Mais il faut regarder la réal­ité en face : la com­péti­tiv­ité est une con­di­tion préal­able, pas un tabou. Alléger les impôts de pro­duc­tion, sim­pli­fi­er les normes, sta­bilis­er le cadre régle­men­taire, réduire les délais admin­is­trat­ifs, faire con­fi­ance aux acteurs indus­triels : voilà des leviers con­crets, immé­di­ate­ment actionnables. Sans eux, la réin­dus­tri­al­i­sa­tion restera un slo­gan, et d’autres désas­tres Brandt suiv­ront.

L’échec de Brandt doit donc être un élec­tro­choc. Il pose des ques­tions sim­ples et bru­tales : voulons-nous encore pro­duire en France, ou accep­tons-nous d’en devenir défini­tive­ment inca­pables ? Voulons-nous être des pro­duc­teurs rigoureux et inven­tifs, fiers de nos savoirs à trans­met­tre, ou voulons-nous n’être que les con­som­ma­teurs pas­sifs de pro­duits fab­riqués ailleurs ? Si la réponse est oui aux pre­mières propo­si­tions, alors il faut des choix clairs, cohérents et courageux, notam­ment dans les arbi­trages budgé­taires à venir.

Brandt vient mal­heureuse­ment s’ajouter à la longue liste des fleu­rons indus­triels dis­parus. Souhaitons que son efface­ment ne soit pas seule­ment un échec de plus, mais qu’il s’inscrive dans notre his­toire comme le révéla­teur de notre inca­pac­ité à relever, jusqu’ici, le défi de l’industrie française du xxie siè­cle et con­tribue à créer les con­di­tions des suc­cès de demain.

Hugues Saury

Olivet, le 14 décem­bre 2025

* Sources : Insee pre­mière, n° 1592, avril 2016, et Euro­stat.