La lutte contre la fraude sociale, voulue par le gouvernement, est une exigence de justice : elle protège les assurés, sécurise les finances publiques et préserve la confiance dans notre modèle d’assurance maladie. Mais elle ne suffira pas, à elle seule, à garantir l’avenir de la Sécurité sociale. Car au-delà des fraudes, c’est l’usage quotidien du système qui doit être interrogé : la solidarité n’est durable que si chacun – assurés, professionnels, institutions – se sent comptable de la juste dépense, c’est-à-dire d’une dépense nécessaire, pertinente et proportionnée. Sans cette responsabilisation collective, le risque est sérieux : voir s’installer, par petites dérives, une fragilisation progressive de ce qui fait la force de notre pacte social.
La semaine dernière, pour la première fois depuis que j’assure des gardes mensuelles dans mon officine, c’est-à-dire depuis près de 40 ans, j’ai été sollicité à 3 heures du matin pour une ordonnance rédigée dans la nuit avec pour seule prescription… du sérum physiologique en instillations nasales
L’épisode, certes infinitésimal à l’échelle des comptes sociaux, est révélateur d’un glissement : quand le système est perçu comme un guichet ouvert en permanence, l’idée même de « juste besoin » s’efface. Et avec elle, la notion de coût collectif.
Or, le coût collectif, lui, est tout sauf anecdotique. En 2025, le solde des comptes de la Sécurité sociale s’établit à –23 milliards d’euros. Dans le même temps, la branche maladie demeure la plus déficitaire : –17,2 milliards d’euros. Et la trajectoire ne s’améliore pas spontanément : les analyses de la Cour des comptes décrivent une dynamique de dépenses structurellement forte, portée par le vieillissement, les maladies chroniques, l’innovation thérapeutique, et une gouvernance de l’ONDAM (Objectif national de dépenses d’assurance maladie) trop souvent rattrapée par l’exécution budgétaire .
Quelques repères chiffrés suffisent à prendre la mesure de l’enjeu. Les dépenses relevant de l’ONDAM ont atteint 265,9 milliards d’euros en 2025. Pour 2026, l’ONDAM est fixé à 271,4 milliards d’euros. On parle donc d’un budget de santé publique d’une ampleur considérable, qui progresse année après année, et qui ne peut pas être piloté durablement « au fil de l’eau », au gré des habitudes, des automatismes et, parfois, de la facilité.
C’est là que l’ordonnance de 3 heures du matin prend un sens. Le sérum physiologique n’est pas tant le problème. Le problème, c’est le signal : l’usage, pour une situation qui ne relève ni de l’urgence vitale ni du traitement « non substituable », de la permanence des soins, de la mobilisation de ressources (médecin, pharmacie d’astreinte, organisation de nuit) avec la majoration des honoraires qui y est associée, et de la logique uniforme de prescription-remboursement. Multipliez par des millions d’actes, d’examens, de renouvellements anticipés, de doublons, et vous obtenez une érosion silencieuse : chaque geste paraît rationnel isolément, mais crée une situation collective irrationnelle.
Cette érosion est d’autant plus préoccupante que certains postes de dépense sont, à la fois massifs et en croissance rapide. Les indemnités journalières en sont un exemple concret : en 2024, celles versées par la Sécurité sociale s’élèvent à 21,3 milliards d’euros, dont 12,1 milliards au titre de la maladie. Ce chiffre, à lui seul, rappelle qu’une part significative du « déficit » n’est pas une abstraction comptable : c’est de la solidarité versée chaque jour, indispensable quand elle est justifiée, problématique quand elle dérive, et extrêmement difficile à réguler sans pilotage fin et sans responsabilité partagée.
Face à cela, le débat public se trompe souvent de cible en oscillant entre deux caricatures : d’un côté, « les assurés sociaux ne font jamais attention », de l’autre, « les professionnels prescrivent trop ». La réalité est plus globale : la dérive est systémique. Oui, certains comportements sont abusifs. Oui, certaines prescriptions sont redondantes, certains examens discutables, certains parcours inefficaces. Mais ce qui mine le modèle, c’est surtout l’absence de réflexe collectif : chaque acteur se vit comme une exception légitime, et la somme des exceptions devient la règle.
Les institutions le disent elles-mêmes, et sans détour. La Cour des comptes alerte sur la nécessité de retrouver un pilotage efficace et de « réorganiser » pour éviter que les déficits ne s’enracinent. L’Assurance maladie, dans ses travaux préparatoires, évoque un risque de creusement majeur à l’horizon 2030 si rien n’est fait. Et malheureusement, la loi de financement de la Sécurité sociale pour 2026 ne s’inscrit pas dans une logique de redressement, alors mêmeque le sujet n’est plus marginal mais désormais central.
Pourquoi est-ce grave ? Parce qu’un régime fondé sur la solidarité ne survit pas à l’idée qu’il serait « gratuit ». La protection sociale à la française est une conquête, un patrimoine commun, une infrastructure morale autant que financière. Mais elle n’est ni gratuite ni magique. Si la gabegie devient la norme, l’issue est mécanique : on bascule, progressivement, vers davantage de reste à charge, davantage de complémentaires, qui répercutent les hausses, davantage de segmentation des risques, qui réduisent les prises en charge. Et alors, comme dans des systèmes plus assurantiels, on voit apparaître ce que nous prétendons refuser : une médecine à deux vitesses, et des renoncements aux soins chez ceux qui ne peuvent pas suivre.
Revenir à la responsabilité ne signifie pas « rationner » aveuglément. Cela signifie hiérarchiser. Faire de l’éducation à l’usage du soin un impératif civique. Renforcer la pertinence des prescriptions et des examens, simplifier ce qui doit l’être, mais aussi assumer des règles : ce qui relève du confort ne peut pas mobiliser la même chaîne de solidarité que ce qui relève de la nécessité médicale.
La « conscience collective de nos richesses » n’est pas une formule : c’est une condition de survie. Et notre Sécu, de fait, est l’une de nos plus grandes richesses.
Hugues Saury, 16 février 2026

