Il faut se méfier des victoires proclamées trop vite. La guerre entre l’Iran, les États-Unis et Israël laisse surtout une impression de vide stratégique : des destructions immenses, des fanfaronnades en chaîne, des marchés affolés, mais aucun résultat politique décisif. Personne n’a véritablement gagné. En revanche, le monde entier a déjà commencé à payer.
Donald Trump a voulu imposer son récit habituel : celui d’une puissance américaine irrésistible, d’une fermeté absolue, d’une victoire obtenue par la seule intimidation. Mais ses déclarations ont surtout révélé leurs contradictions. Un jour, il menace l’Iran en annonçant « a whole civilization will die tonight1 » ; quelques heures plus tard, il accepte une trêve négociée sous médiation pakistanaise. Puis il parle de « total and complete victory2 » alors même que l’Iran conserve son régime, une partie de ses capacités militaires, son influence régionale et un levier décisif sur le détroit d’Ormuz. Difficile d’être plus excessif, puis plus démenti par les faits.
C’est d’ailleurs ce qui vaut à Trump, dans les milieux financiers puis bien au-delà, ce surnom cruel mais éclairant : TACO, pour Trump Always Chickens Out, autrement dit « Trump se dégonfle toujours ». Le terme décrit une mécanique désormais connue : surenchère verbale, affolement général, puis recul partiel présenté comme un coup de génie. Le problème est que ces reculades tardives ne réparent ni les dégâts stratégiques ni les dégâts économiques déjà provoqués.
Si l’on prend au sérieux le rapport de force, une seule issue aurait pu être qualifiée de victoire américaine : un changement de régime à Téhéran, la destruction de ses capacités stratégiques, de son arsenal balistique et de tout son potentiel nucléaire militaire. Rien de cela n’a été obtenu. Le régime est toujours là. Les missiles et drones n’ont pas disparu. Les relais régionaux de Téhéran continuent d’exister. Et le simulacre de négociation à Islamabad n’y changera rien. Dans ces conditions, parler de victoire américaine n’est pas sérieux. Au mieux, la situation révèle un partage des gains ; au pire, une défaite stratégique maquillée en succès médiatique.
Le cœur du problème se trouve dans le détroit d’Ormuz. L’Iran en a fait à la fois un instrument de chantage et un instrument de victoire politique. Même affaibli, Téhéran a démontré qu’il pouvait mettre sous tension une artère vitale par laquelle transite une part significative des flux mondiaux de pétrole et de gaz naturel liquéfié. Cela révèle une chose simple : l’Iran n’a pas gagné militairement, mais il a montré qu’il pouvait tenir à la gorge l’économie mondiale.
Les conséquences sont immédiates. Le prix du pétrole s’emballe, les marchés oscillent au rythme des menaces et des annonces de trêve, les chaînes logistiques se tendent, les coûts de transport augmentent, l’inflation est alimentée. Même la Russie peut en tirer profit. Voilà la vérité de cette guerre : un conflit régional peut, en quelques jours, imposer sa loi aux Bourses, aux budgets des ménages et aux équilibres économiques de la planète.
Israël, pour sa part, n’a pas davantage obtenu de solution durable. Le Hezbollah au Liban n’est pas éradiqué. Le Hamas, même très affaibli, n’efface pas la conflictualité fondamentale. Et Israël maintient la même logique de confrontation vis-à-vis du Hezbollah, du Hamas et de l’Iran. La trêve elle-même demeure ambiguë : pour certains, le Liban n’en relève pas ; pour d’autres, aucun cessez-le-feu crédible ne peut exclure Beyrouth. Autrement dit, rien n’est réglé. Tout peut recommencer.
C’est ici qu’il faut parler de la France. On peut être, comme je le suis souvent, en opposition avec la politique menée par le président de la République, notamment à l’intérieur de notre pays, et reconnaître néanmoins que, dans cette crise, la position de la France a été juste. Là où l’attitude américaine a souvent pris le visage de l’arrogance, parfois même de l’humiliation infligée aux dirigeants du Golfe, la France a tenu sa ligne de puissance d’équilibre : un partenaire de confiance qui parle à tout le monde, qui tient ses engagements et qui ne renonce ni à la fermeté ni à la diplomatie.
Paris a maintenu ses engagements dans la région, notamment aux Émirats Arabes Unis. Emmanuel Macron a soutenu une initiative sous leadership français pour faciliter, de manière défensive, la reprise du trafic dans le détroit d’Ormuz. Dans le même temps, la France a insisté sur deux points essentiels : inclure le Liban dans toute logique de cessez-le-feu, et rappeler qu’une paix durable suppose aussi de traiter la question nucléaire, les missiles, les drones et la liberté de navigation. Cette parole, mesurée, ouverte à la négociation mais adossée à des responsabilités concrètes, a compté. Elle a redonné à la France du crédit dans une région saturée de brutalité et de postures.
Le plus inquiétant reste l’après. Parce qu’aucun pays n’a véritablement gagné, le ressentiment sera plus fort encore. L’Iran se dira qu’il a résisté à la première puissance mondiale. Les États-Unis n’accepteront pas facilement qu’une telle démonstration de force n’ait produit aucun résultat décisif. Israël gardera la tentation de nouvelles frappes. Les pays du Golfe, eux, savent désormais qu’ils sont en première ligne. Après le front de l’Est entre l’Ukraine et la Russie, le Moyen-Orient s’embrase une fois encore. Et tout indique que ces guerres ne se terminent plus : elles se suspendent, se déplacent, puis recommencent. Il n’y a malheureusement, dans ce paysage, aucune raison sérieuse d’être optimiste.
Hugues Saury, 16 avril 2026
1 Une civilisation entière va mourir ce soir
2 Victoire totale et complète

