À moins d’un an de l’élection présidentielle de 2027, la France donne déjà le spectacle d’une course où chacun semble vouloir prendre son rang avant que la ligne de départ soit officiellement tracée. Jean-Luc Mélenchon a ouvert le bal à gauche en officialisant sa quatrième candidature à cette fonction. Cette annonce referme plus qu’elle ne clarifie : Raphaël Glucksmann, Olivier Faure, Boris Vallaud peut-être, Marine Tondelier, François Hollande probablement, et d’autres encore, incarnent chacun une hypothèse, une ligne, une ambition, davantage qu’un projet commun. Le risque est connu : une gauche qui additionne les prétendants finit souvent par soustraire ses chances.
Au centre, la dispersion n’est pas moindre. Gabriel Attal se prépare, Élisabeth Borne prend ses distances avec la direction de Renaissance, Édouard Philippe a depuis longtemps installé sa candidature dans le paysage. Chacun cherche à valoriser sa part d’héritage du macronisme tout en s’en distinguant assez pour ne pas en porter le bilan. À droite, Bruno Retailleau, David Lisnard et d’autres se placent ou se préparent. Plus à droite encore, Éric Zemmour et Sarah Knafo occupent un espace étroit mais audible. Au Rassemblement national, enfin, l’équation Marine Le Pen-Jordan Bardella demeure, avec une mécanique déjà tournée vers 2027.
Cette profusion donne le vertige. Il y eut certes, dans notre histoire récente, des scrutins très encombrés : 2002 reste le record de la Ve République avec seize candidats au premier tour. Mais l’impression actuelle est différente. Nous ne sommes plus seulement face à une pluralité de familles politiques ; nous sommes face à une multiplication de destins personnels, d’hypothèses médiatiques, de candidatures de précaution, de ballons d’essai. Même la société civile voit surgir ses noms, ses figures, ses entrepreneurs supposés providentiels : Michel-Édouard Leclerc, Xavier Niel, Matthieu Pigasse et quelques autres sont cités, testés, commentés, comme si l’Élysée pouvait devenir l’ultime prolongement d’une réussite économique ou médiatique.
Or, ne devient pas président de la République qui veut. Et surtout pas dans le moment que nous traversons. La France entre dans une période d’une rare gravité : guerre aux frontières de l’Europe, désordre stratégique mondial, affaiblissement des alliances, pression migratoire, fractures intérieures, dette abyssale, croissance fragile, services publics à bout de souffle, autorité de l’État contestée. Dans un tel contexte, la présidentielle ne peut pas être réduite à un casting. Elle doit redevenir ce qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être : avant tout, le choix d’une direction pour la nation.
C’est pourquoi je n’imagine guère la percée d’un candidat de la « société civile ». L’État français est une machine lourde, complexe, souvent résistante à l’injonction. Il faut connaître ses rouages pour les réformer, comprendre ses lenteurs pour les vaincre, mesurer la force des corporatismes, des habitudes, des intérêts constitués, pour espérer les affronter. Un chef d’entreprise peut avoir du talent, de l’intuition, du courage. Mais gouverner la France, ce n’est pas diriger un groupe, même immense. C’est conduire une démocratie inquiète, un appareil administratif puissant, une société fracturée, une puissance nucléaire engagée dans un monde instable.
Le prochain président devra donc réunir des qualités rarement compatibles : l’expérience et l’audace, l’autorité et la capacité d’écoute, le sens de l’État et la volonté de rupture. Il devra être capable de dire la vérité sur la dette, sur le travail, sur l’École, sur la sécurité, sur l’immigration, sur l’Europe, sur la défense. Il devra porter des réformes difficiles, non pour satisfaire une idéologie, mais pour éviter le déclassement. Le redressement ne viendra ni d’une posture, ni d’un slogan, ni d’une séquence télévisée réussie. Il viendra d’un programme construit, réaliste et ambitieux, assumé dans la durée.
C’est là que réside le danger principal : que les Français choisissent à nouveau une personnalité avant de choisir une compétence ; qu’ils se laissent séduire par une image, une éloquence, une fraîcheur supposée, ou par le récit fabriqué d’un candidat idéal. Nous savons pourtant ce que valent les illusions présidentielles lorsque la communication remplace la vision et lorsque la promesse de dépassement se transforme en impuissance organisée.
L’année qui vient doit donc être utile. Elle ne doit pas seulement servir aux états-majors pour compter leurs soutiens, aux commentateurs pour fabriquer leurs favoris, aux instituts de sondage pour organiser le feuilleton. Elle doit permettre d’exiger de chaque prétendant une réponse claire à une question simple : que ferez-vous, concrètement, pour diriger la France et la redresser ?
Le prochain président ne sera peut-être ni le plus séduisant, ni le plus habile, ni le plus célébré. Il devra être celui ou celle qui tiendra la barre quand la tempête se lèvera, qui saura décider sans brutalité mais sans faiblesse, qui préférera le pays à sa propre légende. En 2027, la France n’aura pas besoin d’un candidat de plus. Elle aura besoin d’un chef d’État.
Hugues Saury, le 15 mai 2026

