La violence n’est plus seulement un fait divers. Elle est devenue un mode d’expression banalisé et décomplexé. Elle s’invite dans la rue, les services publics, les réseaux sociaux, jusque dans l’intimité des familles. Elle traverse toutes les strates de notre société et toutes les situations de la vie quotidienne, dans les mots et les comportements, au point qu’il est devenu difficile de ne pas y être confronté.
La semaine dernière, à Châtillon-Coligny, une enseignante a été violemment agressée par la mère d’un élève. Point culminant d’une série de menaces, d’intimidations et d’insultes, cet acte n’est malheureusement pas un fait isolé : il est le symptôme d’un mal national. Quand une école, lieu de transmission, de paix civile et d’émancipation devient le théâtre d’une attaque contre un professeur, c’est plus qu’une personne qui est atteinte. Ce sont nos principes fondamentaux de vie en société qui sont éprouvés.
Partout en France, des professeurs, des maires, des soignants, des policiers, des pompiers voient leur autorité contestée, parfois prise à parti. Ceux qui incarnent la République deviennent les cibles de ceux qui en refusent les règles. Dans de nombreuses écoles, les enseignants consacrent davantage d’énergie à maintenir l’ordre qu’à transmettre les savoirs. Dans certains quartiers, la peur change de camp : ce ne sont plus les fauteurs de troubles qui redoutent la sanction, mais les agents chargés de faire respecter l’ordre qui craignent l’agression. Dans des communes, les maires, réceptacles de toutes les colères, subissent menaces et brutalités. Dans les hôpitaux, les urgences font face à ceux qui confondent détresse et droit à tout exiger. Sur les réseaux sociaux, la bêtise désinhibe les consciences.
Nous devons nommer ce phénomène : il est une crise de l’autorité, du respect, de la limite, une remise en cause de l’ordre. La violence prospère lorsque la règle n’est plus acquise, lorsque la sanction paraît incertaine, lorsque l’excuse précède la responsabilité. Les causes sociales, familiales ou psychologiques appartiennent à un autre registre que celui de l’ordre. Elles ne peuvent primer sur celui-ci qui assure l’équilibre de la vie en société : aucune de ces raisons ne peut justifier, pas plus qu’excuser, le recours à la violence qui est, dans tous les cas, un échec à la résolution d’un problème.
À force de considérer chaque infraction – faut-il rappeler que toute forme de violence est une infraction ? – comme un incident isolé, nous avons fini par banaliser l’inacceptable, jusque dans la façon de le nommer. On parle d’altercation là où il y a agression. On parle de tension là où il y a menace. On parle d’incivilité là où il y a rupture du lien civique. Les mots comptent, parce qu’ils disent notre seuil de tolérance. Or ce seuil s’est dangereusement déplacé. Il est impératif de désigner de nouveau les choses avec clarté, peut-être en se souvenant de l’avertissement d’Albert Camus : « Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde. »
Lorsque l’autorité de ceux qui servent la République recule, c’est la République elle-même qui s’affaiblit. Derrière chaque détenteur d’une autorité agressé ou menacé, c’est le respect de nos règles communes qui est remis en cause. L’autorité n’est pas l’autoritarisme. Elle est la condition de la liberté depuis l’origine de la notion de démocratie. C’est sur cette base que la République instaure le contrat social qui garantit à chacun une loi commune, une justice équitable, dans un respect consenti.
Face à la montée des violences constatée, les Français ne demandent pas des circulaires supplémentaires. Ils demandent que la loi soit respectée, que les sanctions soient effectives, que l’autorité de l’État soit réaffirmée. Ils demandent que les plaintes soient prises au sérieux, que les victimes soient accompagnées, que les agresseurs répondent de leurs actes. Ils demandent aussi que la protection soit assurée, celle de l’école comme un sanctuaire républicain ; celle des élus locaux, souvent premier visage de l’État ; celle des soignants, des forces de l’ordre, des agents publics ; celle des familles, des femmes, des enfants, des personnes vulnérables. La fermeté n’exclut pas la protection : elle la rend crédible.
Toutes ces demandes sont légitimes dans une République mature : l’État doit y répondre, et l’État, ce sont les institutions avec l’ensemble des citoyens. Rompre l’accoutumance à la violence ; redire que la civilité n’est pas une option, que le respect n’est pas une faiblesse, que l’autorité n’est pas un gros mot, que la loi n’est pas négociable, c’est l’affaire de tous, du plus haut de l’État jusqu’à sa base. Notre éminent devoir est de nous y employer ensemble.
Hugues Saury
Olivet, le 14 juin 2026

